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Le livre
L'histoire de la Bible d'Albe commence en avril 1422 à Maqueda lorsque le rabbin Moïse Arragel de Guadalajara s'y installe. Le seigneur des lieux, don Luys de Guzman, commande au rabbin une tâche ardue, incongrue, périlleuse : traduire pour lui l'Ancien Testament en castillan, l'accompagner d'explications rabbiniques et le parer d'images dans le style des luxueux manuscrits enluminés. L'érudit juif devra collaborer avec le franciscain Arias de Enzinas et don Vasco de Guzman, archidiacre de Séville. Caprice de grand seigneur à qui rien ne résiste ? Désir sincère d'un chrétien dévot de lire, comprendre, visualiser les Saintes Écritures ? Manœuvre politique ou insigne faveur accordée à un humble vassal, pis à un juif ? Moïse Arragel, contraint et forcé avec courtoisie, voire même avec profond respect pour son savoir et son savoir-faire exécute ce projet seigneurial. Onze années durant, assisté d'équipes d'enlumineurs, supervisé par le franciscain qui l'oblige à insérer des gloses chrétiennes et le dominicain Johan de Zamora, Moïse Arragel réalise le seul texte de doctrine comparée qui nous soit parvenu.
Le manuscrit est tout aussi exceptionnel par la somptuosité de ses illustrations. Saisissantes, flamboyantes, audacieuses, les miniatures recèlent un message codé que seules les sources rabbiniques permettent de décrypter. Les censeurs n'ont manifestement pas su déceler dans l'image ce qu'ils pouvaient combatttre dans le texte. L'iconographie transforme l'image du juif bouc-émissaire en celle de guerrier conquérant.
Elle privilégie les scènes de batailles, de violence et de majesté. D'une crudité brutale, dans un mode espagnol prébaroque, elle ne voile ni le sang ni le sexe. Confisqué par l'Inquisition, le manuscrit disparut pendant deux siècles. Il ne fut restitué aux descendants de don Luys de Guzman qu'en 1622. Il est aujourd'hui encore la propriété des ducs d'Albe et conservé à Madrid, au Palacio de Liria.
L'auteur
Sonia Fellous est docteur en sciences religieuses, chargée de recherches au CNRS, Institut de recherche et d'histoire des textes. Elle enseigne à l'École doctorale d'histoire des religions, université de Paris IV-Sorbonne, ainsi qu'à l'Institut national des langues et civilisations orientales.
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